couverture du livre «l'Africain» de Jean-Marie Le Clézio

Un récit de Jean-Marie Gustave Le Clézio, éd. Mercure de France.

C’est un récit autobiographique ; Le Clézio a attendu d’avoir 64 ans pour retrouver son père lointain et se souvenir de ce voyage initiatique qui a fait de lui un écrivain.

Jean-Marie a huit ans quand avec sa mère et son frère, il part rejoindre son père, médecin de brousse au Nigeria, et qu’il n’a jamais vu. C’est à la fois le choc de la découverte de l’Afrique et la liberté que ça représente pour l’enfant qu’il était, et le choc de la rencontre avec cet homme autoritaire et à la rigidité toute britannique auquel il va se confronter. C’est plus tard dans sa vie d’adulte, qu’il découvrira toutes les valeurs qui ont guidé la vie de son père. Et vingt-deux ans d’Afrique lui avaient inspiré une haine profonde du colonialisme sous toutes ses formes.

Première page du livre

J’ai longtemps rêvé que ma mère était noire. Je m’étais inventé une histoire, un passé, pour fuir la réalité à mon retour d’Afrique, dans ce pays, dans cette ville où je ne connaissais personne, où j’étais devenu un étranger. Puis j’ai découvert, lorsque mon père, à l’âge de la retraite, est revenu vivre avec nous en France, que c’était lui l’Africain. Cela a été difficile à admettre. Il m’a fallu retourner en
arrière, recommencer, essayer de comprendre. En souvenir de cela, j’ai écrit ce petit livre.

(…) A l’âge de huit ans à peu près, j’ai vécu en Afrique de l’Ouest, au Nigeria, dans une région assez isolée, où, hormis mon père et ma mère, il n’y avait pas d’Européens, et où l’humanité, pour l’enfant que j’étais, se composait uniquement d’Ibos et de Yoroubas. (…)

Dans ce temps, pour ainsi dire consécutivement, date l’apparition des corps. Mon corps, le corps de ma mère, le corps de mon frère, le corps des jeunes garçons du voisinage avec qui je jouais, le corps des femmes africaines dans les chemins, autour de la maison, ou bien au marché, près de la rivière. (…) J’ai cette impression de grande proximité, du nombre de corps autour de moi, quelque chose que je n’avais pas connu auparavant, quelque chose de nouveau et familier à la fois, qui excluait la peur.

En Afrique, l’impudeur des corps était magnifique. Elle donnait du champ, de la profondeur, elle multipliait les sensations, elle tendait un réseau humain autour de moi. Elle s’harmonisait avec le pays ibo, avec le tracé de la rivière Aiya, avec les cases du village, leurs toits couleur fauve, leurs murs couleur terre. Elle imprégnait la muraille de la forêt pluvieuse qui nous enserrait de toutes parts.

L’homme que j’ai rencontré en 1948, l’année de mes huit ans, était usé, vieilli prématurément par le climat équatorial, rendu amer par la solitude, d’avoir vécu toutes les années de guerre coupé du monde, sans nouvelles de sa famille, dans l’impossibilité de quitter son poste pour aller au secours de sa femme et de ses enfants, ou même de leur envoyer de l’argent. (..) De longues années d’éloignement et de silence, pendant lesquelles il a continué d’exercer son métier de médecin dans l’urgence, sans médicaments, sans matériel, cela devait être plus que difficile, cela devait être insoutenable, désespérant. Il n’en a jamais parlé. Il n’a jamais laissé entendre qu’il y ait eu dans son expérience quoique ce soit d’exceptionnel.

OPAC Détail de notice