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« L’art n’est pas libre, il agit »

Cette citation est extraite d’un essai, écrit par l’écrivain allemand Alfred Döblin, dont voici un plus large passage :

« C’est seulement dans les États libéraux modernes, ceux qui sont voués au commerce, à la banque et à l’industrie, au capital et à l’armée, que pouvait s’implanter cette parole de mépris : "l’art est libre", c'est-à-dire complètement inoffensif. Ces messieurs et mesdames les artistes peuvent bien écrire et peindre ce qu’ils veulent ; nous relions cela en cuir, y jetons un œil ou l’accrochons au mur, nous fumons là-dessous nos cigarettes… L’artiste aujourd’hui doit se créer lui-même sa liberté. L’art agit et il a des tâches à accomplir. »

Alfred Döblin, Écrits sur la littérature, 1913-1948, Agone, 2013.

Il n’est guère contestable, si l’on s’en tient au champs littéraire, et plus particulièrement au roman, que la lecture d’œuvres de fiction relève aujourd’hui, souvent, du pur loisir ; on achète le dernier Nothomb comme la dernière version de l’Ipad, et l’un comme l’autre seront vite supplantés par le dernier Lévy (Marc ou Bernard-Henri) et la nouvelle version du Mac Machin. Somme toute, tout se vaut, et la lecture n’est plus guère qu’une activité occupationnelle sans danger, parce qu’on ne peut quand même pas passer tout son temps de loisir devant la télé.

On a cependant le droit de penser qu’au contraire la lecture, et notamment la lecture de romans, n’est pas un passe-temps, mais une activité nécessaire à notre équilibre, voire à notre survie, tout comme on sait que les véritables écrivains engagent leur vie, leur chair et leur âme dans leurs œuvres.

Notons aussi qu’on ne porte aucun jugement sur la valeur des œuvres des Nothomb et Lévy(s) : ils sont présents ici en tant que figures emblématiques d’un certain modèle de l’économie du livre.

Rappelons aussi qu’il existe encore de « véritables écrivains » (expression tirée du livre d’Antoine Compagnon) capables d’écrire ceci, à la toute fin de leur roman :

« On écrit des livres-romans, récits et poèmes bourrés de détails qui essaient de nous expliquer ce qu'est le monde, comme si la connaissance que nous avons de gens comme Bob Dubois, Vanise et Claude Dorsinville pouvait apporter la liberté à des gens de leur espèce. Elle n'y changera rien. Connaître les faits de la vie et de la mort de Bob Dubois ne change rien au monde. Notre célébration de sa vie, la complainte que nous pouvons élever sur sa mort, en revanche, le peuvent. Se réjouir ou se lamenter sur des vies qui ne sont pas la nôtre, même s'il s'agit de vies complètement inventées - non, surtout s'il s'agit de vies complètement inventées -, prive le monde tel qu'il est d'un peu de l'avidité dont il a besoin pour continuer d'être lui même. Le sabotage et la subversion sont, par conséquent, les desseins de ce livre. Va, mon livre, va contribuer à la destruction du monde tel qu'il est. »

Russell Banks, Terminus Floride Acropole, 1987, réédité ensuite chez Actes Sud sous le titre Continents à la dérive.

Döblin sera contraint de fuir l’Allemagne nazie ; Zweig s’exilera et se suicidera en 1942 ; Joseph Roth s’exilera et mourra alcoolique et seul en 1939 ; Elias Canetti choisira (sic) tout comme eux de fuir l’Allemagne ; les archives de l’écrivain autrichien Karl Kraus seront détruites après l’ Anschluss…

Vous trouverez ci-dessous des livres récemment acquis par la médiathèque, essais sur la littérature ou textes d’écrivains dont on peut croire qu’ils ont considéré, comme Döblin, que « l’art a des tâches à accomplir ».

« Les œuvres tendent effroyablement vers la production industrielle, de même la critique. Ou bien on fait grimper l’éloge jusqu’au ciel (plus bas est impossible), ou bien on éreinte ; en d’autres termes : cela reste une affaire privée. D’où vient cela ? De l’inculture et de l’absence d’intérêt de ceux qui critiquent ; ils sont presque aussi incultes et indifférents aux choses de l’esprit, de l’art et de la critique d’art que nombre d’auteurs contemporains ». (A. Doblin, 1927)

« Ne fréquentez personne. Contentez-vous de savoir que les 40 millions qui écoutent Goebbels sont bien loin de faire la moindre différence entre vous, Thomas Mann, Arnold Zweig, Tucholsky et moi. Tout notre travail d’une vie – au sens terrestre – a été en pure perte. On ne vous confond pas parce que vous vous appelez Zweig mais parce que vous êtes un juif, un bolchévique de la culture, un pacifiste, un homme de lettres de la civilisation, un libéral. Toute espérance est absurde. Ce "renouveau national" va jusqu’à la plus extrême folie. Il a exactement la forme de ce qu’on appelle en psychiatrie le syndrome maniaco-dépressif. »

Extrait d’une lettre de Joseph Roth à Stefan Zweig, 6 avril 1933.

    Correspondance, 1927-1938 / Stefan Zweig, Joseph Roth - Ed. Payot & Rivages, impr. 2013.
Disponible à Médiathèque Louis Aragon
    Je n'ai aucune idée sur Hitler / Karl Kraus - Agone, impr. 2013.
Disponible à Médiathèque Louis Aragon
    Oeuvres / George Steiner - Gallimard, impr. 2013.
Disponible à Médiathèque Louis Aragon
    Une question de discipline : entretiens avec Jean-Baptiste Amadieu / Antoine Compagnon, Jean-Baptiste Amadieu - Flammarion, impr. 2013.
Disponible à Médiathèque Louis Aragon
    Visage slovène / Brina Svit - Gallimard, impr. 2013.
Disponible à Médiathèque Louis Aragon
    Le voyageur & la tour : le lecteur comme métaphore : essai / Alberto Manguel - Actes Sud, impr. 2013.
Disponible à Médiathèque Louis Aragon
    Jules Verne aujourd'hui / Jean-Paul Dekiss - Ed. le Pommier, DL 2013.
Disponible à Médiathèque Louis Aragon
    Naissance littéraire du fascisme / Uri Eisenzweig - Ed. du Seuil, DL 2013.
Disponible à Médiathèque Louis Aragon
    Du suicide / Lev Nikolaevitch Tolstoï - l'Herne, DL 2012.
Disponible à Médiathèque Louis Aragon
    Amant sans adresse : correspondance, 1942-1992 / Elias Canetti, Marie-Louise von Motesiczky - A. Michel, 2013.
Disponible à Médiathèque Louis Aragon
    L'art n'est pas libre, il agit : Ecrits sur la littérature (1913-1948) / Alfred Döblin - Agone éditeur, 2013.
Disponible à Médiathèque Louis Aragon

« Nous sommes des créatures qui lisons, nous ingérons des mots, nous sommes faits de mots, nous savons que les mots sont notre mode d’existence en ce monde, c’est par les mots que nous identifions notre réalité et au moyen des mots qu’à notre tour nous sommes identifiés. » (A. Manguel, Le Voyageur et la Tour)

Enfin, pour conclure cette revue d’automne, quatre brefs recueils de poésie nouveaux dans notre catalogue :

Pas trop tôt ! Une nouvelle traduction de Conrad Aiken sur L'Alamblog...

Une autre chambre

Je n’ai jamais su.
Moi non plus.
Regardez – il commence à neiger. Peut-être vous feriez mieux de fermer la fenêtre, non ?

Conrad Aiken, La Venue au jour d’Osiris Jones, p.57

Lire au format pdf - 13 p.

Jean-Marc Cuccuru - Bibliothécaire